Le Poids des Illusions
’ouvre les yeux sur le plafond, figée. Une goutte de sueur glisse le long de ma tempe, froide et intrusive, comme le sont ses mots.
— Pourquoi tu ne veux pas essayer, Dana ? Tu sais que ça me rend fou de t’imaginer avec un autre homme. Juste une fois. Pour moi.
Ses doigts effleurent mon bras, mais je ne ressens plus rien. Pas de frisson. Pas de chaleur. Rien qu’un vide abyssal. Je me redresse brusquement, le repoussant.
— Et moi, Théo ? Moi ? Tu crois que c’est ça, l’amour ? Offrir ma dignité en échange d’un fantasme ?
Il s’adosse au lit, un sourire narquois étirant ses lèvres. Ce sourire que j’ai tant aimé, et que je déteste aujourd’hui.
— Tu sais que c’est pour nous deux, n’est-ce pas ? Tu verras, tu prendras du plaisir.
Il joue avec ma corde raide, celle qui me tient suspendue entre l’amour et l’humiliation. Combien de fois m’a-t-il déjà brisée avec ses idées sordides ? Mon cœur se serre, mais je ne pleurerai pas. Pas devant lui. Si c’est ça, aimer, alors je préfère mourir seule.
Je m’appelle Dana. Longs cheveux noirs aux reflets rouges, corps qui attire les regards, que je le veuille ou non. Des yeux verts qui transpercent. Une sensualité naturelle, dit-on. Mais ce que les autres ne voient pas, c’est l’effondrement intérieur. Ce masque forgé à force de devoir sourire pendant que tout s’écroulait.
J’ai été éduquée dans le strict respect des règles et ai dû assumer des responsabilités dès mon plus jeune âge. Lorsqu’une mère a de longues absences, la fille, généralement l’aînée, se trouve souvent investie du rôle laissé vacant par la maladie de la mère. À l’âge de treize ans, j’ai ainsi hérité du rôle d’assistante chef de famille.
Puis Théo est entré dans ma vie. J’avais dix-neuf ans, pleine de fêlures et de naïveté. Il m’a semblé parfait. Un homme cultivé, intelligent, attentif. Il m’aidait à me construire. Me poussait à croire en moi. Un mentor, un compagnon, un amour sincère. C’est ce que je croyais. Je me trompais.
Il était un paradoxe vivant, fascinant. De taille moyenne, mince, noiraud, son regard brun profond cachait un complexe secret : son sexe était petit, presque juvénile, c’est vrai. Mais ce n’était pas cela qui comptait. Ce qui m’a brisée, ce n’est pas ce qu’il n’avait pas entre les jambes, mais ce qu’il projetait dans mes draps.
Il oscillait entre douceur désarmante et obsession du contrôle. Il pouvait être un rêveur invétéré, drôle, subtil, presque lumineux… puis, en un instant, devenir cet homme distant, manipulateur, capable de tordre la réalité pour servir ses fantasmes.
Cependant, Théo nourrissait un fantasme : le triolisme. Une relation à trois, un homme qui serait bien membré, qui s’installerait discrètement dans notre vie. Il divaguait, me décrivant le plaisir que je prendrais.
Rien que le mot m’écœure. Il a commencé à en parler comme d’un jeu, un fantasme sans conséquences. Et il revenait sans cesse, obsédé. J’ai résisté. J’ai pleuré. Supplié. En vain. Il me disait : « juste une fois ». Puis une autre. Et encore.
Pourtant, je suis là, dans cette chambre, avec cet homme que Théo a « choisi » pour moi. Il nous observe, nous filme parfois, un sourire aux lèvres. Mon corps est présent, mais mon esprit est ailleurs.
Mon deuxième accouchement fut une véritable boucherie. L’épisiotomie ? Oubliée ou inexistante. Recousue à la va-vite, sans un mot.
Les années ont passé. Après notre mariage, j’ai cru que tout s’arrangerait. Nous avons eu deux enfants, deux garçons, et j’ai espéré que le temps nous offrirait la paix. Mais rien n’avait changé chez Théo. Ses fantasmes sordides restaient inaltérés.
Concernant les fameuses recommandations post-accouchement, les exercices de Kegel, la rééducation du périnée, la reprise de la sexualité — je les ai découvertes sur Google, quinze ans après avoir mis mes enfants au monde. Aucune sage-femme, aucun médecin ne m’avait parlé de tout cela. Comme si mon corps, une fois qu’il avait servi, n’existait plus.
Alors j’ai avancé. Seule. Avec mes douleurs, mes frustrations, mes silences, mes masturbations sans écho. Plus de désir, plus de sensation. Chaque rapport était une épreuve. Faire l’amour ? Un devoir. Un simulacre. Jamais une communion.
Quant au clitoris, rassurez-vous : je le connais bien. Lui et moi avons eu de longues conversations, pendant que mon mari jouait au salon ou ronflait.
Je ne témoigne pas que pour moi. C’est un hommage. À toutes ces femmes qu’on a laissé s’ouvrir en deux. Recousues à la va-vite. Puis renvoyées chez elles, comme si de rien n’était. Abandonnées par la médecine.
Je n’écris pas un manuel. J’écris une vengeance. Une vérité.
On ne peut pas changer le passé. Alors j’ai tenté de sauver ce qu’il restait du présent. Comme Théo s’était mis à fantasmer sur les femmes fortes, j’en ai profité pour lui en trouver une et être ainsi dispensée du sacro-saint devoir conjugal.
J’avais une très bonne amie, Julia. Cheveux longs blonds châtains, yeux bleus, malicieuse, intuitive, charmante. Une amie de confiance. Le sexe ne m’attirant décidément plus, je décidai d’offrir à Théo une maîtresse avec qui il pourrait s’amuser en toute complicité. Mon époux était dans de bonnes mains, oui — car sa maîtresse était ma meilleure amie.
Depuis ma promotion, nous vivions dans un appartement de luxe. Je gagnais très bien ma vie. Dégustant un verre de Grand Cru devant ma cheminée, je pensais que si je ne connaissais pas le ravissement de l’extase sexuelle et de l’amour, le reste en revanche était presque parfait. Mais alors, quel était ce sentiment de doute et d’angoisse qui persistait ? Ce vide intersidéral, ce néant dans mon cœur ?
Chaque nuit, je me demandais à quel moment j’ai cessé d’exister pour devenir une ombre dans ma propre vie. Peut-être que cela s’est fait en silence, à force de compromis. Peut-être que je me suis perdue le jour où j’ai cessé de croire que j’avais droit à autre chose.
Théo savait se rendre irrésistible. Parfois, il riait si fort qu’il en pleurait, ou m’écrivait des mots tendres sur le miroir embué de la salle de bains. Et puis, sans prévenir, il devenait ce marionnettiste froid, calculateur. Le contraste me déstabilisait. C’est aussi ce contraste qui m’a tenue si longtemps.
Mais je n’en pouvais plus de voir mon homme tenter de dissimuler ses troubles lorsqu’il apercevait ma petite sœur Alyssia. Elle est ma cadette de huit ans, une beauté naturelle et méditerranéenne, enthousiaste et sexy.
Un soir d’été, alors qu’elle avait quinze ans, Théo lui proposa d’avoir des relations sexuelles régulières avec lui pendant que je serais au travail. Le lendemain, elle m’informa de ce qui s’était passé.
La colère m’a submergée, violente, brûlante. J’ai hurlé sur Théo. Il a supplié, juré que ce n’était qu’une erreur, un moment de faiblesse, qu’il ne recommencerait jamais. Et moi, naïve, aveuglée par l’amour et les années, j’ai cru à ses promesses.
Je suis fatiguée. Fatiguée de lui. Fatiguée de cette vie. Pourquoi ai-je sacrifié tant de choses pour lui, pour nous, alors qu’il n’a jamais été vraiment là, à mes côtés ? Le désir s’était éteint depuis longtemps. Mais Théo, insatiable, exigeait encore. Je l’avais aimé, mais cet amour était devenu un mensonge.
Et ce soir-là, pour la première fois, une pensée nouvelle s’insinua dans mon esprit :
Et si je méritais mieux ?





